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LE CHASSEUR FRANCAIS
03/1988
SAVEZ-VOUS "ROULER"
LES CANARDS
Dans l'Aisne les chasseurs approchent les anatidés
avec une hutte ... à roulettes.
Dans chaque département, la pratique de la chasse au gibier
d'eau s'exerce en fonction des particularités locales ou des
habitudes du gibier.
Dans l'Aisne, sur les prairies envahies par les eaux de débordement,
on chasse le canard en hutte roulante. C'est une coutume très
ancienne, déjà en pratique vers 1830. A cette époque, il y
avait plusieurs huttes roulantes par village, et aucune hutte
fixe.
Pour bien comprendre le déroulement de cette chasse surprenante,
situons le biotope. Nous sommes ici au bord de l'Oise, sur
une zone de près humides de plusieurs centaines d'hectares,
aux portes de Tergnier. Quelques huttes sommairement camouflée
s sont implantées dans ces pâtures, devant des mares minuscules.
A chaque débordement de la rivière, plus ou moins amplifié
par l'extraction de granulats qui se fait non loin de là,
les près sont recouverts de quelques dizaines de centimètres
d'eau douce, et ce biotope devient particulièrement attirant
pour la sauvagine. Mais les oiseaux se posent en général au
beau milieu de pâtures, hors de portée des huttes. Alors,
la roulante entre en action....Michel Fleury, armurier à Condren,
aime beaucoup ce type de chasse qu'il pratique assidûment
depuis une vingtaine d'années.
Il nous a emmené visiter sa roulante,sorte de hutte "satellite",
complètement indispensable de toute installation dans ce marais.
C'est une sorte de tunnel en paille et branchages divers qu'il
faut restaurer souvent. L'ensemble mesure environ 1m80 de
haut, autant de long et 1 m à la base. A l'avant et sur les
côtés, de minuscules meurtrières autorisent le passage d'un
fusil, suspendu par un ratelier pendant l'approche. La "roulante"
est garèe tout contre la hutte.On passe de l'une à l'autre
sans être vu du gibier. Tout est conçu pour qu'un homme -parfois
deux- puisse tenir à l'intérieur. L'arrière est obturé par
un ou deux sacs à pommes de terre. Ce tunnel est arrimé à
une carcasse métallique. A l'avant, mais dissimulées par la
"carosserie" deux roues de 4L permettent...de rouler. A l'arrière
deux patins, rappelant les béquilles d'une brouette, permettent
au chasseur de poser une cambuse pour reprendre son souffle.
La roulante doit être suffisamment stable, donc assez lourde,
pour ne pas cahoter et rebondir à la moindre ornière et provoquer
ainsi la fuite du gibier convoité.
Eléments indispensables, deux poignèes et une planchette complètent
le mobilier intérieur. Les poignèes servent à lever l'ensemble
et le chasseur, après avoir tourné sa casquette d'un demi-tour,
appuie son front contre la planchette...et pousse de toutes
ses forces. Il faut des reins d'acier, des épaules de lutteur
et un cou de taurillon pour pratiquer ce genre de sport. De
ce côté-là, Michel Fleury n'est pas handicapé. Ancien moniteur
de judo, il est -comme on dit- "taillé pour la course".
Quand on " roule" - c'est l'expression employée pour désigner
chaque tentative d'approche - il y a des régles à observer.
"Au départ, il faut rouler droit, vers les canards, en mettant
toujours la roulante entre la hutte et le gibier. Il faut
éviter qu'elle s'en détache trop tôt, créant ainsi un buisson
inquiétant. Ill faut rouler très doucement, si possible nez
au vent et dos au soleil, en observant sans cesse les oiseaux.
On doit s'arrêter dès qu'un cou se redresse un peu trop, et
attendre aussi longtemps que nécessaire que le gibier reprenne
confiance. On roule les pieds dans l'eau, parfois jusqu'aux
genoux, et il convient de faire le moins de bruit possible."
"En roulant une bande d'oiseaux; il arrive qu'une autre bande
se pose derrière le chasseur. On est alors pris en sandwich
entre le gibier, et en général il n'y a qu'une seule chose
à faire. On s'arrête et on attend. Mais quelquefois, on réussit
de belles manoeuvres. Ainsi je me souviens qu'un jour j'ai
réussi à "rouler" deux bandes séparées de colverts et à les
remettre toutes les deux ensemble." Michel Fleury, parfois
accompagné de son ami Gégé, a passé des heures captivantes
dans sa roulante.
Les oies se roulent très bien ainsi que les colverts. Par
contre on ne roule pas les sarcelles. Ce sont des oiseaux
trop méfiants. Parfois, après avoir gagné 3 ou 4 m sur des
oiseaux, toute la bande recule de trente ou quarante pas."
On roule en général sur des distances relativement faibles,
de l'ordre de 200 à 300m et l'approche, quand elle réussit,
peut durer plus d'une heure. On roule parfois à deux et, dans
ce cas-là, le second chasseur essaie de prélever un ou deux
oiseaux dans la bande qui s'envole. Enfin, on ne roule pas
la nuit, mais il arrive qu'on roule sur la glace. Il faut
alors redoubler de prudence car les bruits se propagent très
bien quand il gèle. Pour la plupart des amateurs de gibier
d'eau, c'est le mois de novembre qui reste la meilleure époque.
Ici c'est le mois de décembre qui est le moment fort des sauvaginiers.
C'est normal dans la mesure où le colvert constitue la plus
belle part du tableau de chasse. Mais on rencontre aussi la
plupart des anatidés de surface((siffleur, pilet, chipeau)
et occasionnellement des oies. "L'an dernier, le passage de
retour a commencé le 27 février. Toutes les huttes en ont
tiré quelques unes. Il était temps car le lendemain était
jour de fermeture."
Voici quelques années, les eaux de débordement avaient gelé
et il fallait casser la glace pour progresser. Michel qui
est pourtant sportif a trébuché dans l'obscurité et, dans
sa chute, il s'est tourné pour ne pas tomber sur son fusil.
Le fusil n'a rien eu mais notre homme s'est brisé la jambe.
Quatre jours plus tard, il sortait de l'hôpital et dix jours
après, pressentant un arrivage de gibier, il se faisait conduire
à la hutte, assis dans une remorque poussée par quelques amis.
Il y est resté trois jours et deux nuits, a tué 23 canards
et gardé un souvenir radieux de cette aventure. Michel Fleury
connaît la baie de Somme et il a pratiqué en baie d'Authie.
Il réalise - en roulant- des tableaux comparables à ceux de
ses confrères Picards. Mais pour vaincre la bredouille, la
diffèrence entre l'Aisne et la Somme est de taille. Dans la
Somme, on fait tout et même plus pour faire venir les canards
à portée. Dans l'Aisne, on transpire du front sur une planchette
en sapin pour aller les chercher.
PAR CHRISTIAN GRICOURT
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